J’ai 74 ans. Je suis veuve depuis deux ans et demi. J’habite donc seule dans un quartier plutôt animé de Paris. Parfois, le soir, j’écoute à ma fenêtre les discussions enjouées et les rires des jeunes attablés aux terrasses des cafés dans la rue. Et je dois dire que ça me rappelle mes jeunes années.
Pourtant, le quartier me paraît presque morne par rapport à un samedi du printemps dernier. Quelle journée ! C’était vers la fin juin, il me semble (ma vieille tête me joue parfois des tours). Il faisait un temps superbe. J’ai commencé par m’étonner de ne plus entendre de voitures. Puis une clameur s’est fait entendre et a enflé au fil des minutes, comme celle d’une manifestation. Mais ça ne ressemblait pas à des slogans ou à des revendications, plutôt à une sorte de fête
Poussée par la curiosité, je suis allée à ma fenêtre. Et là, j’ai découvert un spectacle étonnant. Un défilé, non, une parade de jeunes gens et de jeunes filles… Mais ils n’étaient pas comme les autres. Comment dire ? Certains garçons avaient des attitudes très féminines. Et en même temps, des filles étaient très masculines. Quelques uns portaient des pancartes ou des tee shirts indiquant «Gay Pride 96». Je n’ai pas compris le mot, mais j’ai réalisé qu’il s’agissait d’un défilé d’homosexuel(le)s.
Je l’avoue, ma première réaction a été de froncer les sourcils. Mes parents étaient assez conservateurs et j’ai été élevée comme ça. Moi même, je l’étais, jusqu’à ma rencontre avec mon mari. Il m’a appris à porter sur les autres un regard différent. Il m’a montré comment aimer chacun tel qu’il est, sans le juger, sans le repousser parce qu’il est différent. Depuis le décès de mon époux, j’ai encore plus à coeur d’adopter cette attitude jour après jour. Alors pourquoi ce réflexe, ce froncement de sourcil, ce geste de recul et de jugement ?
J’étais là à me faire des reproches, quand deux garçons d’une vingtaine d’années, mignons comme des anges, qui marchaient en se tenant par la main, m’ont aperçu à ma fenêtre et se sont mis à m’envoyer des baisers. Cela a achevé de me faire fondre. J’ai couru à la cuisine, attrapé le paquet de bonbons acheté pour une prochaine visite de mes petits-enfants, et me suis mis à les lancer par poignées par la fenêtre. Des cris de joie m’ont répondu, avant que les deux garçons, aussitôt repris en choeur par les autres, ne s’écrient : «Mamie, avec nous ! Mamie, avec nous !»
Cela m’étonne encore aujourd’hui, mais j’ai à peine hésité. Je me suis précipité dans l’escalier et j’ai vite rejoint les deux amoureux sous les applaudissements. Ils m’ont encadré, et, spontanément, tous deux m’ont embrassé, chacun sur une joue. Je crois que j’ai un peu rougi. Puis ils m’ont pris par la main et ont repris la marche.
Je me suis revue à leur âge, un demi siècle plus tôt. Mes deux guides étaient adorables, et ne cessaient de me raconter comment ils s’étaient rencontrés trois mois auparavant. Ils m’expliquaient leur joie d’être ensemble, mais aussi les difficultés qu’il rencontraient parfois pour se faire accepter, le secret qu’il fallait maintenir auprès de certains proches. Instinctivement, définitivement conquise, je les ai embrassés à mon tour.
Autour de moi, la foule était bigarrée. Des jeunes, des moins jeunes, des garçons et des filles, certains musclés et bronzés, d’autres avec l’allure de M. ou Melle tout le monde… Des hommes habillés en femme, comme dans un film qui se passe en Australie, je crois. L’un d’eux étaient travesti en Dalida. Un autre, beaucoup plus jeune, debout sur un char marqué «MAG», ressemblait comme deux gouttes d’eau à Fanny Ardant.
Nous avons longtemps marché dans les rues de Paris sous un soleil resplendissant. L’humeur était très joyeuse. Des passants n’en croyaient pas leurs yeux en me voyant au milieu du cortège, entourée de mes deux adorables gardiens. Le soir, j’ai vu aux informations télévisées que nous étions 100 000, peut-être même 150 000. Cette journée reste pour moi un souvenir inoubliable.
Et puis j’ai eu la semaine dernière une grande joie. J’ai reçu une carte postale de Montpellier. Elle m’annonce que cette année, la marche sera européenne ; qu’elle rassemblera encore plus de monde et ne s’appellera pas Gaypride, mais Europride. La carte est signée Jérôme et Cédric, les deux garçons de l’an dernier. Je ne me rappelais pas leur avoir donné mon adresse. Ils m’annoncent leur prochaine arrivée à Paris et m’invitent à marcher avec eux. Sur la carte, un numéro de téléphone. J’ai appelé. Cette année, nous marcherons ensemble, et Cédric et Jérôme dormiront chez moi pendant leur séjour à Paris.
Propos recueillis par XIII






